
Et si les intermittents avaient déjà inventé le travail de demain ?
(Bernard Stiegler, l’emploi, le travail et ce que les artistes savent déjà du temps nécessaire pour créer, apprendre et transmettre.)
Je suis artiste du spectacle vivant, autrice, chercheuse. Et depuis longtemps, je fais l’expérience d’une chose assez étrange : je travaille beaucoup plus que je ne suis employée.
Je suis employée lorsque je monte sur scène, lorsque j’anime une formation, lorsque j’interviens quelque part dans le cadre d’un contrat. Ces heures-là apparaissent sur une fiche de paie. Elles sont comptées, déclarées, mesurables.
Mais lorsque je lis pendant trois jours pour préparer une création ? Lorsque je cherche une histoire pendant des semaines ? Lorsque je vais écouter quelqu’un, que je prends des notes, que j’explore une mythologie, que je travaille ma voix, que je recommence un texte qui ne fonctionne pas ? Lorsque je laisse mûrir une idée, que je me forme, que je rencontre d’autres artistes, que j’expérimente quelque chose dont je ne sais même pas encore si cela deviendra un spectacle, un livre, une conférence ou rien du tout ?
Je ne suis pas employée.
Et pourtant, évidemment, je travaille.
C’est cette distinction, tellement évidente pour qui vit de la création et pourtant si peu pensée dans notre représentation ordinaire de l’économie, que Bernard Stiegler a placée au cœur de sa réflexion sur l’avenir du travail.
L’emploi n’est pas le travail
Nous avons pris l’habitude d’utiliser les deux mots comme des synonymes.
Ils ne le sont pas.
L’emploi est une forme juridique et économique : pendant un certain nombre d’heures, une personne met son activité à disposition d’un employeur (qui peut être lui-même) en échange d'un salaire.
Le travail, au sens que lui donne Stiegler, est autre chose. C’est le temps pendant lequel nous cultivons un savoir, transformons une pratique, apprenons, inventons, prenons soin, produisons quelque chose qui n’existait pas auparavant.
Cette distinction devient décisive au moment où les machines sont capables de prendre en charge une quantité croissante de tâches autrefois accomplies par des humains. Stiegler ne pense donc pas seulement la « fin de l’emploi ». Il pose une question tion beaucoup plus intéressante : que pourrions-nous faire du temps humain libéré par l’automatisation ?
Son hypothèse est radicale : peut-être faudrait-il cesser de vouloir à tout prix sauver des emplois qui consistent précisément à automatiser les êtres humains.
Car la prolétarisation, chez lui, ne désigne pas seulement la pauvreté. Elle désigne la perte des savoirs.
On devient prolétaire lorsque l’on ne sait plus faire ce que l’on fait : lorsque la procédure, le logiciel, l’algorithme ou l’organisation prescrivent le geste à notre place. Et ce phénomène ne concerne plus seulement l’ouvrier à la chaîne.
Stiegler l’étend aux métiers intellectuels et aux situations quotidiennes dans lesquelles des automatismes se substituent progressivement à nos capacités de savoir, de décision et de jugement.
L’intelligence artificielle rend évidemment cette question vertigineusement actuelle.

Produire du désordre ou produire du monde
Pour penser cela, Stiegler emprunte à la physique et au vivant une notion : l’entropie.
L’entropie désigne, très schématiquement, une tendance à l’augmentation du désordre et à la dissipation. Stiegler élargit cette idée aux systèmes biologiques, sociaux et culturels.
Une agriculture qui détruit la biodiversité produit de l’entropie.
Une industrie culturelle qui fabrique partout les mêmes désirs et les mêmes comportements en produit également.
Une organisation du travail qui détruit les savoir-faire au profit de procédures standardisées aussi.
À l’inverse, le vivant crée sans cesse, localement et provisoirement, de l’organisation, de la différence, de la complexité.
Stiegler appelle cela la néguentropie.
Et soudain je regarde autrement ce que je fais.
Raconter une histoire. Recueillir le récit d’une personne âgée. Apprendre un chant. Faire vivre un mythe plusieurs fois millénaire. Écrire un livre. Transmettre une technique à quelqu’un. Inventer avec d’autres une forme qui n’existait pas encore.
Tout cela ne produit peut-être pas immédiatement beaucoup de « valeur » au sens comptable, mais cela produit de la différence, de la mémoire, du savoir, des relations, de l’imaginaire. Autrement dit : de la néguentropie.
Dans L’emploi est mort, vive le travail !, Stiegler va jusqu’à proposer que cette capacité à produire de la différence et du savoir devienne un nouveau critère de richesse.
Et c’est là qu'arrivent (ta tadaaaa) … les intermittents du spectacle

Ce qui m’a évidemment passionnée dans cette pensée, c’est que Stiegler ne va pas chercher très loin le prototype d’une autre organisation possible.
Il regarde les intermittents du spectacle.
Notre régime est généralement présenté comme une anomalie française, un privilège coûteux ou un dispositif compliqué permettant à quelques artistes et techniciens de survivre entre deux contrats.
Stiegler le regarde exactement à l’envers: Il y voit un laboratoire.
Pourquoi ? Parce qu’un musicien n’est pas seulement musicien lorsqu’il joue à 20 h 30 devant un public.
Il l’est lorsqu’il fait ses gammes. Une comédienne travaille lorsqu’elle mémorise un texte . Un technicien travaille lorsqu’il se forme à un nouvel outil. Et une conteuse travaille lorsqu’elle lit, collecte, mémorise, rêve, cherche, écrit, oublie, recommence.
Or aucun employeur ne pourrait raisonnablement payer l’intégralité de ce temps.
Le système de l’intermittence fait donc quelque chose d'extraordinairement moderne : il distingue déjà le temps de l’emploi et le temps du travail. Les périodes indemnisées entre deux contrats permettent notamment l’acquisition, l’entretien et le développement de savoir-faire qui seront ensuite mobilisés dans l’emploi.
C’est précisément cette caractéristique que Stiegler retient lorsqu’il fait de l’intermittence l’une des matrices possibles d’une économie contributive.
Et si, plutôt que de considérer ce système comme une exception qu’il faudrait sans cesse justifier, on se demandait s’il n’annonce pas quelque chose ?
Tous intermittents ?
Stiegler pousse l’idée beaucoup plus loin.
Si l’automatisation permet effectivement de produire davantage avec moins de travail humain d’exécution, pourquoi faudrait-il absolument inventer de nouvelles occupations salariées pour remplir le temps libéré ?
Pourquoi ne pas organiser une société dans laquelle chacun alternerait des périodes d’emploi et des périodes consacrées à développer des savoirs ?
Apprendre. Chercher. Cultiver. Réparer. Créer. Prendre soin. Expérimenter. Transmettre.
C’est là qu’apparaît l’idée de revenu contributif.
Il ne s’agit pas exactement d’un revenu universel. Chez Stiegler, ce revenu est lié à une contribution : la société investit dans le temps nécessaire à une personne pour développer des capacités et des savoirs qui pourront, d’une manière ou d’une autre, revenir au collectif.
Stiegler et Ariel Kyrou ont précisément opposé cette logique à celle d’un simple revenu d’existence qui pourrait accompagner passivement l’ubérisation générale de la société.
C’est une idée économique, bien sûr.
Mais c’est aussi une formidable question politique et philosophique :
qu’est-ce que nous décidons collectivement de considérer comme une richesse ?
Seulement ce qui se vend ?
Seulement ce qui peut être transformé en emploi ?
Ou également ce qui augmente nos savoirs, notre autonomie, notre capacité à prendre soin d’un territoire, d’une langue, d’un métier, d’une personne, d’un écosystème, d’une mémoire ?
Et maintenant, l’intelligence artificielle
Lorsque Stiegler développe ces idées dans les années 2010, l’intelligence artificielle générative n’a pas encore fait irruption dans nos vies comme aujourd’hui.
Mais elle rend sa question plus urgente encore.
Car si une machine peut produire en quelques secondes un texte correct, une image acceptable, un résumé, une traduction, un programme informatique ou une musique vraisemblable, deux chemins deviennent possibles.
Nous pouvons décider que l’être humain doit tenter de rivaliser avec la machine : produire plus vite, davantage, moins cher.
Ce serait pousser jusqu’au bout la logique entropique que Stiegler dénonçait : transformer l’humain lui-même en automate.
Ou nous pouvons poser une autre question :
qu’est-ce qui mérite désormais notre temps précisément parce que ce n’est pas automatisable — ou parce que nous refusons de l’automatiser ?
Apprendre lentement. Développer un savoir singulier. Prendre soin. Chercher sans savoir d’avance ce que l’on trouvera. Transmettre. Être présent. Faire ensemble. Créer quelque chose qui n’est pas la répétition statistiquement probable de ce qui existe déjà.
Et peut-être est-ce là que mon étrange métier d’artiste rejoint une question qui nous concerne tous.
Depuis des années, je suis payée par intermittence pour pouvoir travailler continuellement.
Ce qui ressemblait à une exception pourrait bien devenir une question centrale du XXIᵉ siècle : si les machines prennent une partie de nos emplois, saurons-nous enfin reconnaître tout le travail que nous faisions déjà en dehors d’eux ?

Pour aller plus loin
Bernard Stiegler développe cette distinction entre travail et emploi notamment dans L’emploi est mort, vive le travail !, dialogue avec Ariel Kyrou publié en 2015, où le régime des intermittents du spectacle apparaît explicitement comme une matrice possible du revenu contributif.
Dans l’entretien « La voie néguentropique », diffusé dans À voix nue sur France Culture en février 2020, il revient sur la nécessité de passer de l’Anthropocène à une économie capable de produire de la néguentropie.
On peut également lire l’article de Bernard Stiegler et Ariel Kyrou consacré à la différence entre revenu universel et revenu contributif.
Enfin, l’intervention « Bernard Stiegler : Travailler demain #7 », donnée au Théâtre du Rond-Point en 2017, permet d’entendre directement Stiegler développer cette réflexion sur l’avenir du travail.




Commentaires