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Quand la parole ne vaut plus rien

Photo du rédacteur: Anne-Gaël Gauducheau
Anne-Gaël Gauducheau
il y a 22 heures
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 9 minutes

Portevent et ce que nous sommes en train de perdre


Je suis conteuse, chanteuse, autrice, chercheuse. Je suis artiste associée depuis trente-cinq ans une compagnie de spectacle vivant, La Lune Rousse.

Autant dire que les fragilités économiques, les subventions qui diminuent, les dispositifs qui apparaissent et disparaissent, les projets qu'on réécrit quinze fois pour tenter de les faire entrer dans les bonnes cases, je connais.


Mais l'annonce de la fermeture de Portevent et de la disparition du Nouveau Pavillon me touche à un autre endroit.

Parce que le Nouveau Pavillon n'était pas simplement une salle de spectacles.

Créée en 2003, cette structure a consacré plus de vingt ans à une famille artistique qui demeure étrangement marginalisée dans le paysage culturel français : les musiques traditionnelles et ce qu'elle appelle très justement les musiques trad'actuelles.

Non pas la conservation pieuse d'un patrimoine sous cloche, mais des artistes qui prennent appui sur des répertoires, des langues, des instruments et des pratiques populaires pour créer aujourd'hui.


Avec ses concerts, le festival Eurofonik, ses résidences, son accompagnement des artistes, son travail avec les amateurs et les scolaires, Le Nouveau Pavillon était devenu un acteur reconnu bien au-delà de Nantes.

Et puis l'argent a commencé à manquer et la structure a fait exactement ce que l'on demande depuis des années aux acteurs culturels : s'adapter.


Inventer un nouveau modèle. Mutualiser. Diversifier les recettes. Trouver un lieu. Faire un bar. Accueillir d'autres propositions. Privatiser des espaces. Développer les partenariats. Mobiliser des bénévoles. Faire appel aux dons.


C'est dans ce contexte qu'est né Portevent, dans l'ancienne Scène Michelet à Nantes et le lieu a officiellement ouvert ses portes en janvier 2026.

Huit mois plus tard, son équipe annonce sa fermeture et la fin du Nouveau Pavillon.

Il faudrait s'arrêter un instant sur cette chronologie.

Parce qu'à force de voir disparaître des compagnies, des festivals et des lieux, nous finissons presque par considérer leur disparition comme une catastrophe naturelle.


Il y aurait « le contexte ». Les budgets contraints. Les arbitrages. Les changements de majorité. Les priorités nouvelles du même les "non-subventions-rétroactive"... Et puis voilà...



Une culture de la relation


Je voudrais pourtant parler ici de quelque chose qui dépasse largement Portevent.

Il existe, me semble-t-il, un angle mort dans notre manière française de penser la culture : l’oralité.

Nous vivons dans une civilisation de l’écrit — et maintenant du numérique, qui reste pour une immense part une civilisation de l’inscription : textes, données, fichiers, dossiers, formulaires, indicateurs, traces, publications, statistiques. Ce qui ne s’écrit pas semble avoir moins de valeur.


Or les cultures de tradition orale ne consistent pas à conserver pieusement quelque chose qui viendrait du passé. Elles consistent à savoir suffisamment pour pouvoir inventer.


Je le sais comme conteuse. Les musiciens traditionnels le savent. Les musiciens de jazz aussi.

Entrez dans une session : des personnes qui parfois ne se connaissent pas s’installent avec leurs instruments. Chacune arrive avec des années de travail, un répertoire, une technique, une mémoire musicale, une capacité d’écoute. Et soudain elles jouent ensemble. Pas parce qu’elles ont répété pendant trois semaines, mais parce qu’elles partagent suffisamment de langage pour pouvoir prendre le risque de l’inconnu.


Et quelque chose d’autre se produit : un musicien moins expérimenté peut entrer, une chanteuse amateur lancer une chanson, et des instrumentistes d’un niveau exceptionnel se mettent à son service. Ils écoutent, accompagnent, soutiennent. Leur maîtrise ne sert pas à prendre toute la place : elle permet aux autres d’en prendre une.


Voilà ce que je trouve profondément contemporain dans ces cultures que l’on renvoie encore si facilement au « folklore »:

elles savent faire cohabiter excellence et hospitalité. Professionnels et amateurs. Mémoire et invention. Transmission et création. Individus et collectif.


Et c’est précisément cela qu’un lieu comme le Nouveau Pavillon rendait possible.

Une culture vivante, donc. Et une culture de la relation.

C’est là qu’apparaît une autre dimension de l’oralité, peut-être encore plus fragile aujourd’hui : la valeur de la parole donnée ("se tenir debout derrière sa parole", comme dit Susy Ronel)


La parole donnée


Une parole n'est pas seulement un son produit par une bouche.

Dire engage. Promettre engage. Raconter engage celle/eluiqui raconte devant ceux qui écoutent.

Or nous entrons dans une époque où la parole n'a jamais autant circulé et où elle n'a jamais aussi peu engagé celui qui la prononce: on peut dire une chose aujourd'hui et son contraire demain.


Donald Trump en fournit une version spectaculaire, mais le phénomène le dépasse largement : dans l'espace politique, médiatique et numérique contemporain, énoncer quelque chose peut tenir lieu d'action. Une affirmation répétée suffisamment fort peut concurrencer un fait. Une promesse peut être oubliée quelques semaines plus tard. Et le flot continu des paroles nouvelles efface les précédentes.

Nous avons même inventé un mot pour désigner une partie de ce phénomène : post-vérité. (glaçant, non ?)


Alors que les cultures orales dont je parle ne sont précisément pas des cultures du bavardage, mais des cultures de l'invocation et de la relation.

La parole existe parce que quelqu'un la donne et que quelqu'un d'autre la reçoit.

Une histoire existe parce qu'elle passe d'une bouche à une autre.

(souvent aussi parce qu'elle est performative, mais c'est un autre sujet su demanderait un autre article) 😊

Et la confiance existe parce que certaines paroles nous obligent.


« Adaptez-vous »

Depuis des années, on demande aux artistes et aux structures culturelles de s'adapter.

Nous l'avons fait.

Nous avons appris à produire, administrer, communiquer, chercher des financements, remplir des tableaux d'évaluation, monter des partenariats, diversifier nos ressources, inventer des actions culturelles, faire participer les habitants, travailler avec les écoles, les hôpitaux, les EHPAD, les quartiers, les territoires ruraux.


Nous avons appris à faire beaucoup avec peu.

Puis davantage avec moins...


Le Nouveau Pavillon s'est lui aussi adapté.

Après la crise qui l'avait obligé à suspendre sa saison, son équipe a travaillé pendant des mois pour inventer Portevent : un modèle hybride, un bar de quartier, un lieu de vie, une salle de concert, des privatisations, des propositions pour les familles, des sessions ouvertes, des résidences, une programmation artistique professionnelle.

Exactement le genre de projet dont on nous explique depuis des années qu'il constitue l'avenir.

En janvier, Portevent ouvrait.

En septembre, sa fermeture est annoncée.

Et cela pose une question autrement plus dérangeante que celle de la bonne gestion d'une structure culturelle : à quoi sert de demander sans cesse aux équipes de se réinventer si le sol se dérobe continuellement sous leurs pieds ?


Ce que nous choisissons de garder

La disparition du Nouveau Pavillon n'est donc pas seulement la disparition d'une association.

Elle raconte quelque chose de nos choix collectifs.

Est ce qu'une politique culturelle ne consisterait pas aussi à entretenir un écosystème de petits lieux, de compagnies, festivals.. Des endroits où des artistes expérimentent avant d'être reconnus.

Des endroits où l'on peut entendre une langue que l'on ne comprend pas et où un musicien professionnel joue avec quelqu'un qui ne le sera jamais.

Des endroits où la culture n'est pas seulement quelque chose que l'on consomme, mais quelque chose que l'on fait ensemble.


Je compagnone avec une compagnie qui a trente-cinq ans.

J'en ai vu, des dispositifs, des promesses, des réformes, des interlocuteurs, des espoirs, enthousiasmes institutionnels et des retournements.

Et je sais combien l'on peut finir par intégrer le mépris.


Par trouver presque normal de devoir constamment prouver que ce que nous faisons existe, que cela t crée de la pensée, fabrique du lien et mérite d'être payé.


Je n'ai pas envie que la fermeture de Portevent soit seulement une mauvaise nouvelle culturelle de plus, rapidement engloutie par la suivante.


Parce que des lieux comme ça servent, tout simplement, à faire encore société.


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