On appelle ça parfois "mise en scène" .
- Anne-Gaël Gauducheau
- il y a 2 jours
- 3 min de lecture

On appelle ça parfois "mise en scène", mais ce n’est pas ce que je fais.
Je ne me vis pas comme quelqu’un qui viendrait imposer une forme, signer une œuvre ou prendre autorité sur un récit qui ne lui appartient pas.
Je ne me prends ni pour la mère, ni pour le père. Peut-être plutôt pour une sage-femme.`
J’accompagne des conteuses, des conteurs, parfois des musiciennes ou des artistes de parole, dans ces moments très particuliers où un récit cherche à naître.
Et comme dans une naissance: tout est déjà là, au fond. Le corps connaît le chemin.
L’histoire sait souvent plus de choses qu’on ne le croit.
Mais dans les passages difficiles, dans les moments de doute, de fatigue, de confusion ou d’intensité, il peut être précieux qu’une présence accompagne.
Quelqu’un qui rappelle de respirer.
Qui encourage.
Qui rassure parfois.
Qui aide à distinguer ce qui pousse vraiment de ce qui parasite.
Qui souligne les moments vivants.
Qui entend les redondances.
Qui demande simplement : « Est-ce vraiment cela que tu veux dire ? »
Ou encore : « Est-ce cela que nous recevons ? »
Mon travail touche à l’écriture, mais aussi à l’oraliture, à cette pensée du récit qui passe par le souffle, la voix, le rythme, les silences.
Il touche parfois à la musique, souvent au plateau, même si je ne fais pas de scénographie ni de mise en scène au sens théâtral du terme.
Je travaille plutôt à l’endroit de la nécessité : qu’est-ce qui cherche à apparaître ici ? Et qu’est-ce qui l’empêche encore de naître ?
Et puis je fais du ménage, beaucoup.
J’enlève parfois des couches de protection, des explications inutiles, des effets qui brouillent. J’aide à entendre la ligne souterraine du récit.
Ensuite -comme les sages-femmes au fond- je me retire.
Je ne donne pas son nom à l’enfant.
Je ne revendique pas sa filiation.
Je n’assiste pas à son éducation.
Mais je mets tout mon cœur, toute mon expérience et tout mon savoir-faire au service de ce moment fragile et immense qu’est une naissance.

Pour accompagner ainsi un récit vers le monde, il faut aussi être suffisamment solide soi-même.
Ou du moins suffisamment au clair avec les territoires traversés. On ne peut pas aider quelqu’un à descendre dans certaines profondeurs si l’on est soi-même entièrement englouti.
Ces jours-ci, je le mesure particulièrement.
Nous travaillons dans le Finistère autour d’un récit traversé par les commencements et les fins, par la violence du vivre, par ce qui déborde, engloutit ou transforme. Dans les couches autobiographiques, mythologiques et contées du spectacle apparaissent des motifs de viol, d’inceste, de disparition, de suicide, de métamorphose.
Alors entre deux sessions de travail, nous marchons. Nous parlons. Pas seulement du spectacle. Nous partageons des paroles de vie. Des repas. Des silences aussi. La famille n’est jamais très loin. Et je comprends à quel point ce travail repose sur une forme de confiance profonde.
Les psychologues parleraient d’alliance thérapeutique.
Nous pourrions parler, nous, d’alliance créative.
Quelque chose qui permet à un récit de venir au monde sans que celui ou celle qui le porte ne soit seul·e face à lui.
Je me faisais la réflexion ces jours-ci que je suis, depuis longtemps, profondément concernée par ces questions-là : le mystère de l’incarnation, notre passage sur terre, les transformations, les seuils entre les vivants et les morts.
Cela traverse beaucoup de mes propres créations.
Le voyage dans la "Mercedeath" , véhicule transformée en espace rituel.
Les grandes questions des enfants dans ce spectacle en cours: "J’aime pas que tu seras mort" .
Et ce travail avec Anna Blavitskaya, qui semble peu à peu devenir une sorte d’attachée culturelle des morts.
Alors forcément, quelque chose circule.
Entre le récit qui cherche à naître.
La personne qui tente de le porter.
Et celle qui aide à l’accouchement.
Dehors, il y a les vagues du Finistère.
Entre deux séances, nous courons vers l’océan. Nous nous baignons dans une mer vivante et agitée. Nous revenons secouées, lavées, remise s en mouvement. Comme si l’eau aidait elle aussi à porter quelque chose. À nettoyer. À traverser.
Ici, la violence de la mer ressemble parfois à celle du récit.
Et sa puissance aussi.

Merci à Sophie Conteuse et à AnneliSe et Nittachowa pour leur confiance,
Merci à Michel, Adam, Yannick et au maître des chèvres pour leur traversée avec nous.
Merci au Finistère et à l'Océan




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